La sale histoire - celle qui piétine la vérité pour accuser les autres du crime - commence quelques dizaines d’années après la mort du Christ. Au début, tout était plus simple. On racontait l’histoire de ce Juif palestinien que l’occupant romain avait condamné à mort parce qu’il le jugeait subversif. Les Romains, qui avaient tout pouvoir, avaient tué le Christ, ce fameux Jésus dont on ne savait pas grand-chose, sinon que sa vision du judaïsme contredisait celle des rabbins traditionnels.
Sa légende commence. Les membres de sa secte sont investis de la mission de propager son message. Dans les versions primitives, il n’est pas fait mention de la culpabilité du peuple juif. Mais à partir de l’Évangile le plus tardif, celui de Jean - et c’est vraiment curieux -, les textes disculpent Ponce Pilate, dont la cruauté était pourtant notée par les historiens juifs, comme Flavius Josèphe. Et dans la prédication de Paul on comprend pourquoi. Paul a une vision et un projet politiques. Il veut convertir le monde romain, c’est-à-dire le monde entier moins quelques barbares en lisière.
Mais comment convertir les Romains, tout en les accusant d’avoir assassiné Dieu ? Impossible. Ici commence la négation fondatrice du négationnisme à venir. On décide de décharger les Romains de toute responsabilité. Deux générations après les faits, on fait couler une eau mensongère sur les mains de Ponce Pilate en décrétant que ce sont les Juifs qui ont tué le Christ. À partir de là, la conquête du monde romain par le christianisme peut commencer. Elle connaîtra sa victoire deux siècles plus tard, vers les années 310, lorsque l’empereur Constantin se convertira à la religion qui se veut universelle - « catholique », en grec.
Ce mensonge permettra donc au christianisme, en rompant avec ses origines juives, d’avoir accès au reste du monde. L’universel chrétien d’alors, c’est tout le monde moins les Juifs.
Les Juifs, dans la religion chrétienne, seront donc rangés sous la catégorie unique d’« assassins du Christ ». Cette exclusion des Juifs d’une humanité censée être sauvée par le message christique est au cœur de la doctrine et traversera allégrement les siècles. Pogroms, dispersion des Juifs d’Espagne, persécutions, maintien hors du droit commun… Jusque avant la Seconde Guerre mondiale, il était coutumier, dans certaines paroisses, notamment en Catalogne et en Espagne, que la messe pascale se termine par ces mots du prêtre à la foule des fidèles : « Et maintenant, on va tuer tous les Juifs ! »

Au gré des différentes ruptures au sein du christianisme, schisme d’Orient, puis au xvie siècle, schisme protestant, bien des choses sont remises en cause. Le dogme des Juifs assassins du Christ a survécu. Sous la rage de Luther ou dans la rondeur papale, l’inflexibilité de cet antisémitisme est un des éléments fondateurs de ce que certains voulaient mettre en tête de la Constitution européenne, à savoir : les racines chrétiennes de l’Europe.
Ce lien des uns qui se justifie par l’exclusion des autres est le principe primitif qui permet aux chefs de se légitimer, aux démagogues d’être applaudis, et aux prêtres de remplir leurs églises.
Notre grande culture européenne n’échappe pas à cette influence de la tradition religieuse. Au cours du procès Siné contre la LICRA, l’avocat de Siné, Thierry Lévy, écumant de haine, me l’a d’ailleurs fait remarquer en hurlant : Voltaire lui-même, auquel le titre de mon livre se réfère, n’échappe pas à la contamination. Il était inutile de hurler car je savais depuis longtemps que dans son Dictionnaire philosophique portatif, Voltaire, sous couvert d’antijudaïsme, dérape dans la boue antisémite.
Il n’est guère de grand auteur qui n’ait eu des mots condescendants, désobligeants, insultants, voire pires, comme ce vers de Baudelaire : « Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive/Comme auprès d’un cadavre un cadavre étendu… »
La différence entre les auteurs du passé et nous, c’est qu’entre-temps il y a eu Auschwitz. Une différence que semblait vouloir ignorer Thierry Lévy. Aujourd’hui, la majorité des gens sont choqués par cette tonalité. Elle était coutumière autrefois. Et elle était contemporaine d’actes qui, aujourd’hui, sont punis par la loi…
PHILIPPE VAL Suite dans le numéro 868 actuellement en kiosques.